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Carabus nodulosus : coup de projecteur sur un coléoptère semi-aquatique de notre région, rare et protégé.

Carabus nodulosus : coup de projecteur sur un coléoptère semi-aquatique de notre région, rare et protégé.

Un insecte protégé méconnu

Loin des couleurs vives et de l’aspect chatoyant arborés par bon nombre d’espèces du genre Carabus, Carabus nodulosus, de son nom vernaculaire le Carabe noduleux, est terne et a les élytres ponctués de profonds nodules qui lui donnent un aspect cabossé. D’une taille respectable (une trentaine de mm), on l’identifie aisément sur le terrain.
Mais peu de monde s’y intéresse ! Aujourd’hui, seuls quelques entomologistes amateurs passionnés par les carabes menaient des recherches par ci par là dans l’espoir secret de « mettre la main » sur la bête (Eynard, 1998).

L’insecte gagne pourtant à être connu. Il se distingue en effet par une écologie qui lui est propre : mi-aquatique, mi-terrestre, il fréquente les très petits cours d’eau pérennes et les zones marécageuses.

En raison de la raréfaction de l’espèce, vraisemblablement liée à la destruction et à l’altération de ses biotopes de prédilection, le carabe noduleux est inscrit depuis 2004 aux annexes II et IV de la Directive habitats-Faune-Flore. En 2007, il intègre même le cercle restreint des coléoptères bénéficiant d’un statut de protection au niveau national.

De ce fait, l’Etat français engage sa responsabilité et a l’obligation de maintenir les populations en mettant en œuvre les outils réglementaires appropriés. Une évaluation tous les 5 ans, via un rapportage à la commission européenne, doit permettre de juger de l’état de conservation de l’espèce. Mais faute de données disponibles sur le territoire national, cet état n’est pas encore déterminé pour C. nodulosus.
Or jusqu’à récemment, en région Auvergne-Rhône-Alpes, il ne restait qu’une station pérenne connue, dans le département de l’Ain, sur la commune de Léaz (Morati & Huet, 1995 ; Coulon et al., 2010 ; Maguerre, 2016).

Une affaire de passionnés

En 2019, compte-tenu de la présence de C. nodulosus sur son territoire et des forts enjeux de conservation qui en découlent, le Syndicat du Haut-Rhône (SHR) s’intéresse à l’espèce, sous l’impulsion d’un agent féru d’entomologie. Associé à deux autres entomologistes locaux, Mickaël Blanc et Jacques Coulon, le SHR propose à l’UMS PatriNat, la DREAL et le département de l’Ain de mener un projet de recherche co-financé dans le but d’améliorer la connaissance de l’espèce à l’échelle du bassin Genevois et des affluents en rive droite du Rhône depuis la commune d’Anglefort jusqu’à la frontière Suisse. Engagée sur deux ans, les objectifs sont de mieux connaître la répartition des populations au niveau de la station historique de Léaz et de rechercher d’autres populations sur d’autres stations ayant des caractéristiques similaires.

Ainsi des investigations sont menées (i) en période hivernale en recherchant l’insecte dans ses habitats de diapause et (ii) en période estivale, de nuit, en recherchant les imagos en activité dans le lit et sur les berges des cours d’eau.

Par un heureux concours de circonstances, les investigations n’ont pas encore commencé que quatre stations sont découvertes de façon fortuite en l’espace de deux soirées par la fédération de pêche de Haute-Savoie en juin 2019, dans le cadre de suivis annuels de populations d’écrevisses à pattes blanches : exceptionnel ! On doit ces découvertes à la perspicacité de Philippe Huchet qui détermine seul ce carabe alors qu’il ne l’a jusque-là jamais croisé.

Il est tentant d’établir un lien entre la présence de l’écrevisse à pattes blanches et celle du carabe noduleux. Aussi, des recherches ciblent spécifiquement les tronçons abritant l’écrevisse à pattes blanches en Haute-Savoie. Mais hormis les quatre stations découvertes initialement par P. Huchet, le carabe n’est pas trouvé sur les autres secteurs prospectés. S’il y a manifestement une appartenance des deux espèces à la faune du crénon, la présence de l’une ne semble pas déterminer celle de l’autre.
De son côté, Mickaël Blanc remonte le temps dans les collections helvétiques du muséum de Genève et part sur les traces de la bête grâce aux indications manuscrites de localisation mentionnées sur l’étiquette d’un individu capturé en 1936. Cette piste se conclut rapidement par l’observation d’un individu sur un affluent rive gauche de l’Arve au pied du Salève !
Quant aux prospections menées par le SHR dans le cadre de l’étude, elles permettent de découvrir en 2020 une septième station.

Cependant, la majorité des prospections engagées sur nombre de cours d’eau, ruisselets, rus et zones humides s’avèrent infructueuses malgré des facteurs écologiques en apparence favorables : serait-ce la confirmation que l’espèce est hyper spécialisée et/ou sensible, ne trouvant désormais refuge que dans des biotopes préservés jusque-là des activités humaines ?

Une espèce indicatrice

L’espèce étant reconnue comme sténotope, il est intéressant de comprendre ses exigences écologiques et ses traits biologiques. Les stations découvertes, sans avoir encore révélée tous leurs secrets, permettent de dresser un premier bilan sur les mœurs de l’espèce dans le département de la Haute-Savoie.

Carabus nodulosus fréquente les tronçons de cours d’eau encaissé et situés en tête de bassin de l’étage collinéen entre 370 et 650 m d’altitude. Forestière, l’espèce se cantonne sous la ripisylve continue de forêts anciennes de grande naturalité. Mi-aquatique, mi-terrestre, il habite uniquement la zone riparienne.

Les cours d’eau fréquentés par C. nodulosus s’écoulent sur des matériaux sédimentaires comme la molasse recouverte de matériaux issus des moraines glacières. Le coléoptère ne semble pas accorder d’importance particulière au faciès d’écoulement ou au type de substrat.

En revanche, la stabilité hydrologique du milieu semble être un facteur important. Les étiages marqués comme les crues intenses et soudaines semblent avoir un impact fort sur les populations, notamment pendant la période d’activité.
Même si certains auteurs émettent des hypothèses sur la sensibilité de l’espèce à certains composés, rien aujourd’hui ne nous permet d’établir de lien particulier entre les populations et l’éventuelle présence de pollutions physico-chimique et/ou organique de l’eau.

L’imago se recherche l’hiver dans les micro-habitats organiques (chablis, troncs en décomposition, souche …) où il reste inactif plusieurs mois. Les adultes sortent au printemps et s’activent la nuit pour s’accoupler, donnant une unique génération par an active dès le mois d’août. Les carabes adultes ont une durée de vie qui peut aller jusqu’à 3 ans. Cette stratégie pourrait permettre à l’espèce de mieux répondre aux conditions environnementales changeantes en garantissant aux géniteurs de se reproduire plusieurs fois pendant leur vie.

Prédateur, C. nodulosus a la particularité de chasser sous l’eau en marchant dans le lit du cours d’eau : il capture alors les macro-invertébrés d’eau douce vivants à l’aide de ses mandibules. Gammares, sangsues, larves de trichoptères sont ses principales sources de nourriture.

Cependant, à défaut de proies aquatiques vivantes, C. nodulosus est relativement opportuniste et peut reporter son alimentation sur des invertébrés terrestres ou des fruits. Pour l’anecdote, un agent de l’Office Français de la Biodiversité a assisté à une scène coquasse au cours de laquelle le carabe était tout affairé à déguster une écrevisse à pattes blanches morte. Espèce protégée par l’homme ou non, la nature ne fait pas de distinction !

L’espèce ne volant pas, ses capacités de dispersion sont minimes et freinées par le besoin vital de rester sur des sols à forte humidité, que l’on ne retrouve qu’au niveau des berges des cours d’eau. Parfois, des individus sont emportés par le courant qui les transporte plus en aval, sans que de nouvelles populations ne puissent apparemment s’établir.

Une espèce sous la pression de l’homme

Reconnue pour être présente dans des biotopes d’une grande naturalité, l’espèce est très sensible aux changements de son milieu. De multiples causes expliquent son déclin qui s’est amorcé en France depuis le début du XXème siècle. Par exemple, l’exploitation et le défrichement des ripisylves ont des conséquences dramatiques : insecte sylvicole, le carabe n’a plus le couvert nécessaire à sa survie. Les engins forestiers utilisés de nos jours en sylviculture empruntent les cours d’eau, déstructurant les berges et les milieux aquatiques. Une fois le sol nu, le ruissellement induit provoque des modifications hydrologiques et apportent des quantités de matières en suspension au cours d’eau très dommageables aux communautés bentiques, principale source d’alimentation de C. nodulosus. D’autres facteurs comme le captage des sources ou le drainage peuvent provoquer des modifications morphologiques et hydrauliques souvent fatales à la pérennité de l’espèce. Le changement climatique en cours est également une menace supplémentaire qui pourrait porter le coup de grâce à l’espèce en modifiant le régime hydrologique et la pérennité des écoulements sur de nombreux bassins versants.

Une espèce en déclin dans toute l’Europe

Distribuée de façon morcelée sur 10 pays de la France à la Serbie, l’espèce présente un déclin qui s’est accéléré dès le début du XXème siècle. Considérée comme disparue de Belgique et de Suisse, une seule station subsiste en Italie. En Allemagne, la région bavaroise concentre la quasi-totalité des stations, à l’exception de deux localités isolées dans le nord-ouest du pays.

Distribuée de façon morcelée sur 10 pays de la France à la Serbie, l’espèce présente un déclin qui s’est accéléré dès le début du XXème siècle. Considérée comme disparue de Belgique et de Suisse, une seule station subsiste en Italie. En Allemagne, la région bavaroise concentre la quasi-totalité des stations, à l’exception de deux localités isolées dans le nord-ouest du pays.

La France connaît la même trajectoire. Dispersée sur les massifs montagneux à la fin du XIXème siècle, l’espèce semble disparue du Massif Central et du Morvan. Dans l’Est, seul le massif Vosgien situé dans département du Haut-Rhin accueille désormais des populations. En région Rhône-Alpes, il n’existait qu’une seule station connue sur la commune de Léaz dans l’Ain, les autres stations de l’arc alpin n’ayant pas fait l’objet de mention depuis plus de 100 ans.

Ainsi, il faut attendre 2019 pour que l’espèce soit redécouverte dans les pré-Alpes. Même si les prospections dans le département de l’Ain se sont avérées infructueuses sur les affluents en rive droite du Rhône, l’étude a en revanche confirmé que l’espèce est toujours présente dans le département de l’Ain en une population disséminée sur le bassin versant du ruisseau de Rochefort à Léaz.

En Haute-Savoie, la découverte de 6 stations confirme l’appartenance du taxon à la faune départementale. L’étude a donc permis une avancée considérable dans la connaissance de la répartition géographique à l’échelle d’un territoire tout de même de faible superficie au regard du réseau hydrographique recensé et restant à explorer. Alors que le déclin de l’espèce est amorcé depuis le début du XXème siècle en Europe, les découvertes réalisées en ce début du XXIème siècle laissent espérer de belles surprises et doivent motiver des recherches dans des biotopes encore inexplorés.

Conclusion

Espèce semi-aquatique rare et menacée à l’échelle de la région Auvergne-Rhône-Alpes comme à l’échelle européenne, le carabe noduleux doit être considéré comme une véritable sentinelle de la naturalité, des équilibres et des processus propres au fonctionnement des bassins versant des petits cours d’eau collinéens que l’on qualifiera de « sauvages ». Espèce de la directive Habitat, la France a une grande responsabilité dans le maintien d’un état de conservation favorable à l’espèce. L’Etat doit assurer la mise en place d’une protection forte (type APPB) des localités qui doit être réfléchie et organisée à l’échelle des bassins versants.
Les données recueillis lors de la première étude ont poussé l’UMS PatriNat et la DREAL à confier le pilotage d’une seconde étude au SHR. Elle permettra sur les deux années à venir de compléter au mieux la répartition de l’espèce en la recherchant notamment dans ses stations historiques, de connaître l’état des populations en dénombrant les individus par localité, ou encore de porter à la connaissance des acteurs de l’environnement, dont les services de l’Etat, cette espèce rare et vulnérable partout en Europe.

Pour davantage d’informations, n’hésitez pas à contacter Alexandre Gerbaud

Porteur du projet

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